En réponse à l’appel d’Elizabeth Warren de réglementer et de démanteler certaines des plus grandes entreprises technologiques du pays, les investisseurs en capital-risque qui misent sur la tech préfèrent demander à la candidate à la présidence d’y aller doucement et de ne pas casser ce qui fonctionne.
Le projet de Warren misait sur la création d’autorités de contrôle chargées de superviser le démantèlement de plusieurs acquisitions majeures qui sont au cœur de la puissance technologique de Google, du groupe Alphabet, ou encore du géant Facebook, sans oublier Zappos. Ces opérations, aujourd’hui, font la rentabilité de ces mastodontes du web.
Warren voulait également instaurer des règles pour empêcher toute entreprise générant plus de 25 milliards de dollars et opérant sur les réseaux sociaux, les moteurs de recherche ou les marketplaces de posséder des sociétés qui vendent sur ces mêmes plateformes.
Dans les rangs du capital-risque, ceux qui ont pris le temps de disséquer la politique affichée par Warren n’ont pas été emballés.
« Comme on dit à Broadway, il faut un coup de projecteur, et c’est clairement celui de Warren », lâche Ben Narasin, investisseur phare chez New Enterprise Associates, l’un des plus gros fonds américains, fort de 18 milliards sous gestion. NEA a notamment misé sur Jet, le concurrent en ligne d’Amazon, revendu à Walmart pour 3,3 milliards.
« Il y a des années, au pic de la croissance japonaise face aux États-Unis, le gouvernement américain voulait déjà démanteler IBM. À chaque fois que l’on freine les entreprises tech via une intervention excessive, on bride notre économie et notre capacité à innover. Le gouvernement regarde le secteur avec les lunettes d’hier, alors que ces sociétés vivent déjà dans la décennie suivante. Ce genre de mouvement finit toujours par passer. »
Balaji Srinivasan, CTO de Coinbase, a pris la parole sur Twitter pour exprimer sa crainte : « Si de grandes entreprises comme Google, Facebook et Amazon se voient interdire de racheter des startups, cela affaiblit la concurrence », écrit-il.
Pour illustrer ce raisonnement, il insiste sur un point précis : si les opérations de rachats deviennent incertaines sur le plan légal, investisseurs providentiels et fonds de capital-risque risquent de moins miser sur la nouvelle génération d’entreprises.
Si de grandes entreprises comme Google, Facebook et Amazon sont empêchées d’acquérir des start-ups, cela réduit la concurrence. La raison en est que s’il y a moins de fusions et acquisitions en raison de l’incertitude juridique, les investisseurs providentiels et les sociétés de capital-risque sont moins incités à financer ces entreprises en premier lieu.
– Balaji S. Srinivasan (@balajis) 8 mars 2019
Un règlement qui prétend réduire la puissance d’une grande entreprise finit souvent par l’augmenter, en érigeant des barrières à l’entrée pour les entreprises en démarrage. Souvent, il s’agit de l’octroi d’une licence. Dans ce cas, l’obstacle serait la réduction de l’accès au capital.
– Balaji S. Srinivasan (@balajis) 8 mars 2019
Venky Ganesan, associé directeur chez Menlo Ventures, distingue deux sujets : « Il y a deux questions qu’on mélange ici. D’un côté, la nécessité d’encadrer les géants de la tech. Et sur ce point, la réponse est oui : leur impact sur la société et leur influence sont considérables. »
Mais même en reconnaissant le besoin de régulation, Ganesan juge que la méthode Warren va trop loin.
« Ce plan, c’est comme sortir le bazooka pour un duel au couteau. C’est disproportionné, ça ne colle pas à la réalité du terrain. Le capital-risque, lui, ne redoute pas vraiment la concurrence des grands groupes. Dans le détail, la proposition risque surtout d’ajouter des obstacles, pas de les lever. »
Quant à l’exemple de Warren, qui cite les procédures antitrust contre AT&T ou Microsoft, Ganesan y voit un mode d’emploi à suivre : « Il faut que les équipes de la FTC trouvent le bon équilibre, c’est ça le vrai enjeu. »
Kara Nortman, associée chez Upfront Ventures à Los Angeles, partage la crainte de voir les mesures de Warren provoquer des effets pervers.
Elizabeth Warren veut briser Google, Amazon et Facebook
« Les détails de ce projet laissent craindre des retombées négatives sur l’innovation. Ces entreprises investissent massivement dans la R&D, elles créent des emplois et prennent des risques là où les États-Unis pourraient vite se retrouver à la traîne. Et au fond, l’innovation ne vient pas de l’État, ni le soutien à l’immigration, qui permettrait d’accueillir les talents étrangers capables de bâtir les technologies de demain. »
Nortman voit aussi, derrière cette annonce, la volonté d’ouvrir un dialogue entre les autorités et la Silicon Valley.
Elle conclut sobrement : « J’espère que c’est le point de départ d’un échange constructif. Warren réfléchit en décideuse, c’est sans doute la première étape pour engager la tech à travailler main dans la main sur les défis que nous avons tous envie de résoudre. Certains d’entre nous y consacrent déjà leur vie. »
Dans la bataille entre régulation et innovation, la question reste brûlante : jusqu’où oser freiner les géants sans étouffer la prochaine génération de créateurs ? Le débat est lancé, et rien n’indique qu’il s’arrêtera à la première salve.

