Peu de pays affichent un potentiel entrepreneurial aussi vif que l’Inde. Il ne s’agit pas seulement du mouvement de délocalisation des technologies de l’information qui a bouleversé les années 1990 et 2000. L’Inde, c’est aussi la matrice de jeunes entreprises technologiques audacieuses : Freshworks, Paytm, Oyo ou encore Flipkart, rachetée à prix d’or par Walmart.
L’Inde joue une partition délicate. Pour avancer, le pays doit permettre à ses start-ups de croître sans refermer ses portes sur le monde. Là où la Chine oscille entre dynamisme entrepreneurial et surveillance politique, l’Inde cherche un chemin où l’innovation ne soit ni corsetée ni livrée à la seule logique de marché.
La tâche s’avère tout sauf simple. James Crabtree, journaliste pour le Financial Times installé à Mumbai, pose un regard clair sur la situation dans son livre The Billionaire Raj : un contexte d’inégalités qui se creusent, de capitalisme aux mains d’une élite, et de liaisons ténues entre affaires et pouvoir. L’Inde vise le statut de pays à revenu intermédiaire, mais la route promet d’être accidentée.
Crabtree explore la transformation d’un pays marqué par le « licence raj », époque de bureaucratie paralysante, vers une économie plus libérale, mais cette ouverture demeure partielle. À l’exception du secteur IT, le succès dépend souvent de connexions politiques, de passe-droits. Dans l’aérien ou l’extraction minière, il raconte comment nombre d’entrepreneurs voient leur destin lié à celui des puissants. La frontière entre business et politique est floue, et le capitalisme de connivence reste largement dominant.
Ce que Crabtree décrit, c’est ce qu’il appelle le « raj milliardaire » : un système où l’État, trop faible, ne sait ni servir franchement les plus riches ni contenir leurs dérives. À travers des portraits saisissants et une analyse lucide, il montre combien l’ambition indienne se heurte à la réalité du terrain.
Un détail étonnant : dans ce tableau, la high-tech occupe une place secondaire. Crabtree l’évoque à peine et s’en explique volontiers quand on l’interroge sur l’avenir du secteur et sa place dans le pays.
Pour lui, la croyance dans une Inde nouvelle perle des investisseurs américains tarde à se vérifier. Le pays a pris le contrepied de la Chine sur le numérique : là où Pékin a fermé la porte aux grandes plateformes étrangères, l’Inde reste accessible. Google règne sur la recherche, Facebook sur la vie sociale numérique. Leur audience locale explose, mais les revenus générés restent marginaux.
De Mumbai, Crabtree a vu de près l’onde d’investissement qui a suivi l’introduction en Bourse d’Alibaba : engouement, rêves de croissance fulgurante comme à Shanghai, mais le socle n’est pas le même. L’Inde, dit-il, ne compte que 10 à 20 millions de vrais consommateurs de classe moyenne. Trop mince pour garantir la rentabilité des licornes. Il résume tout simplement : gonfler les chiffres d’utilisateurs, c’est à la portée de tous. Convertir ces utilisateurs en chiffre d’affaires, c’est tout autre chose.
À Delhi, la rhétorique économique vire au nationalisme. Le débat sur la souveraineté numérique et la question de la localisation des données n’est qu’un symptôme : la crainte de voir des intérêts extérieurs s’emparer de l’avenir numérique du pays. Selon Crabtree, la frustration grandit. La Chine a généré ses propres titans : Alibaba, Tencent, Baidu… L’Inde n’a pas encore trouvé ses stars mondiales.
La méfiance envers les grands groupes étrangers est palpable, accusés de contribuer fiscalement au minimum et d’investir timidement dans l’économie locale. L’exemple du programme Free Basics de Facebook a enflammé le débat, mais il ne fait qu’illustrer une tension bien plus large.
À l’approche d’élections majeures, la présence des géants numériques et en particulier des réseaux sociaux pèse sur l’atmosphère politique. Pour Crabtree, si ces plateformes faiblissent sous la pression, un éventuel dérapage pourrait avoir des conséquences sérieuses.
Le pays se trouve à la croisée des chemins, entre l’ambition d’être la plus grande démocratie de marché de la planète et la nécessité de dompter la corruption, créer chaque année des millions d’emplois, négocier avec les mastodontes du numérique et préserver l’équilibre déjà fragile d’un système politique bigarré. Sortir du « raj milliardaire » pour faire advenir un « raj entrepreneur » ? Ce défi-là attend toujours sa solution.
Parler des frontières : Immigration et talents au Canada, un levier pour la tech
Roberto Machado Noa/LightRocket via Getty Images
Écrit par Arman Tabatabai
Le débat sur la politique migratoire n’a rien d’abstrait pour le secteur technologique. Obtenir un visa de travail H-1B aux États-Unis relève désormais d’un parcours d’obstacles complexe, qui fragilise la vitalité entrepreneuriale d’outre-Atlantique. À l’opposé, une analyse du Financial Times se penche sur la montée en puissance du secteur de la tech à Toronto, dynamisée par les choix stratégiques du Canada en matière d’accueil des talents étrangers.
Le Canada, pragmatique, accorde un permis de travail pluriannuel aux étudiants internationaux fraîchement diplômés. Cette mesure, souvent débattue, reste peu mise en œuvre hors de ses frontières. Alors qu’aux États-Unis, la machine administrative se grippe, le système canadien permet, parfois en quelques semaines, aux familles et aux professionnels qualifiés de s’installer.
L’impact s’observe sans ambiguïté : Toronto a généré près de 100 000 nouveaux emplois technologiques en cinq ans. Cette réussite montre que l’immigration, bien orchestrée, débouche sur un réel dynamisme en matière d’innovation et de croissance. À l’inverse, le durcissement des politiques d’immigration aux États-Unis risque d’étouffer l’élan technologique du pays.
Intel met fin à son partenariat en Chine sur fond de rivalité technologique
Photo via Intel Corporation
Écrit par Arman Tabatabai
Intel joue sa survie sur le terrain des puces. Lors du dernier congrès européen dédié au mobile, l’entreprise a mis fin à son alliance stratégique avec Unisoc, grand constructeur chinois de semi-conducteurs. Initialement, ce partenariat donnait à Unisoc l’accès aux nouveaux modems 5G d’Intel et misait sur un transfert ciblé de compétences.
La rupture a été présentée comme mutuellement acceptée, mais le contexte de tensions croissantes entre Washington et Pékin en toile de fond ne laisse guère de place au doute. Privé de la coopération du géant américain, Unisoc perd sa passerelle vers certains savoir-faire décisifs. Sur ce marché d’une brutalité rare, ces coups de sonnette se traduisent vite en pertes de parts de marché. La rivalité technologique sino-américaine, souvent théorisée, se vit désormais dans chaque décision concrète.
Tour d’horizon : actualités mondiales
Les modérateurs de Facebook sous pression
Un reportage publié par The Verge révèle la dureté du quotidien des modérateurs de Facebook, employés soit directement par la plateforme, soit par des sous-traitants. Stress aigu, exposition constante à la violence numérique : ces travailleurs restent seuls face à la mission de sécuriser les échanges en ligne. Le développement de l’intelligence artificielle ne règle pas tout. Le sujet, comment protéger celles et ceux qui protègent nos espaces numériques, reste plus que jamais d’actualité.
Le capital-risque accélère-t-il le marché japonais des start-ups ?
Au Japon, le nombre d’acteurs en capital-risque a littéralement explosé depuis 2015. En quatre ans, leur nombre a été multiplié par huit tous secteurs confondus, contribuant à changer la donne pour un écosystème longtemps considéré comme fermé aux jeunes entreprises. Le soutien massif des grands groupes et l’afflux de liquidités dessinent aujourd’hui les contours d’un renouveau économique bien réel. ~ Écrit par Arman Tabatabai
Femmes et téléphonie mobile : un enjeu social et économique
L’accès des femmes aux téléphones portables demeure largement inférieur à celui des hommes sur de nombreux marchés émergents. Dans certains pays, l’écart d’utilisation atteint jusqu’à 30 %. Au-delà de la question d’égalité se jouent des perspectives économiques majeures : selon Quartz, réduire ce fossé représenterait un potentiel de 140 milliards de dollars de croissance cumulée sur cinq ans. Reste à voir comment la technologie et l’innovation contribueront à réduire ce déséquilibre. Nous reviendrons prochainement sur les perspectives tracées par l’ouvrage de Payal Arora, The Next Billion Users : La vie numérique au-delà de l’Occident. ~ Écrit par Arman Tabatabai
Obsessions
Certains sujets nourrissent sans relâche la réflexion :
- La poussée des marchés émergents, l’influence de facteurs macroéconomiques, l’arrivée de vagues de nouveaux internautes.
- Les infrastructures à très grande échelle, et ce constat entêtant : bâtir dans la durée et à grande dimension reste d’une rare complexité.
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Ce bulletin a été pensé en collaboration avec Arman Tabatabai depuis New York.



