Alors que le rythme des ventes de smartphones continue de ralentir et de décliner, une startup logicielle appelée KaiOS – qui a lancé en 2017 à partir des cendres du projet de Mozilla Firefox OS mobile en tant que fournisseur d’un OS de téléphonie sur Internet, d’applications téléphoniques et d’applications HTML5 correspondantes qui fonctionnent tous les réseaux de données mobiles – parie qu’il y a toujours un grand marché lucratif pour des téléphones moins chers et moins chers, et qu’il annonce une foule de nouvelles cette semaine sur la voie de le diriger.
Avec 85 millions de téléphones écoulés dans plus de 100 pays, aux côtés de marques comme Nokia ou Jio en Inde, KaiOS ne compte pas s’arrêter là. Le partenariat avec Google prend de l’ampleur : désormais, davantage de services Google sont intégrés nativement sur ces téléphones, notamment une interaction renforcée avec Google Assistant, Google Maps, sans oublier le lancement d’une application YouTube spécifique à KaiOS. YouTube, véritable incontournable sur smartphone, débarque ainsi sur des appareils à petit prix. Pour resituer le contexte, Google a investi 22 millions de dollars dans KaiOS l’an passé, et les deux entreprises avaient déjà collaboré pour intégrer des fonctionnalités clés comme Assistant et Cartes sur ces appareils. (D’après nos informations, une nouvelle levée de fonds d’envergure serait d’ailleurs sur le point de démarrer.)
En parallèle, KaiOS multiplie les initiatives : de nouveaux modèles voient le jour chez différents constructeurs, des accords sont noués avec des opérateurs comme Ooredoo et Orange, et plusieurs services font leur apparition. Parmi eux : le tout premier SDK publicitaire, baptisé KaiAds, et Life, une suite de services destinée aux personnes qui découvrent l’univers mobile. Ce bouquet les guide dans la prise en main de leur téléphone et propose du contenu autour de la banque mobile, de la santé, de l’éducation ou d’autres usages du quotidien.
Depuis dix ans, le récit dominant du secteur mobile met en avant la percée irrésistible des smartphones, propulsés par Apple, Google et une galaxie de fabricants qui rivalisent d’audace pour glisser toujours plus de puissance et de fonctions dans nos poches. Pourtant, pour Sébastien Codeville, le patron de KaiOS, cette histoire laisse des millions de personnes de côté.
Dans nombre de pays en développement, la priorité reste d’offrir des téléphones plus accessibles, mais capables de rivaliser avec les smartphones sur le plan fonctionnel. Une approche concrète pour réduire la fracture numérique, là où le téléphone demeure souvent le seul accès réel à Internet pour une grande partie de la population.
« Certes, il existe désormais des smartphones très abordables, aux alentours de 35 dollars pour les modèles d’entrée de gamme. Mais KaiOS, c’est 15 à 20 dollars, soit la moitié du prix », détaille Codeville. À l’autre bout du spectre, on trouve des téléphones 2G à 7-8 dollars, quasiment dépourvus de services mobiles. KaiOS occupe un terrain intermédiaire : il permet de profiter d’Internet et de nombreux services, tout en maintenant une autonomie impressionnante, jusqu’à cinq jours sur une seule charge.
Dans les pays où le marché est arrivé à maturité, la stratégie vise cette fois des publics jusqu’ici délaissés par les fabricants de smartphones. Codeville précise : « Les seniors privilégient les claviers physiques, plus faciles à manipuler pour eux. L’écran tactile n’est pas une évidence. Les travailleurs qui évoluent sur des chantiers cherchent des appareils résistants, et certains souhaitent simplement un téléphone complémentaire, pour se déconnecter le week-end ou le consacrer à leurs activités sportives. Les smartphones ne répondent pas toujours à ces besoins. »
Si Google, à l’origine d’Android, collabore avec KaiOS, ce n’est pas un hasard. « Nous représentons un canal de distribution qui reste difficilement accessible par d’autres moyens », résume Codeville. Il reconnaît toutefois que la concurrence avec Android est bien réelle.
Android joue à la fois le rôle de concurrent et de catalyseur pour KaiOS. Jusqu’ici, l’entreprise tirait des revenus modestes de la vente de licences, mais l’essentiel du modèle d’affaires repose désormais sur les recettes générées par sa boutique d’applications, et bientôt par la publicité, notamment via KaiAds. Ce système permettrait de monétiser le contenu et les applications accessibles sur le navigateur KaiOS.
KaiAds, mis à la disposition des développeurs sous forme de SDK, s’adresse à un segment longtemps délaissé : les téléphones à fonctions, souvent dotés d’écrans plus petits que les smartphones et rarement adaptés aux services en ligne. Ce dispositif ajuste les formats publicitaires pour qu’ils s’affichent sans ralentir l’expérience utilisateur : la société annonce un délai de diffusion de 200 millisecondes ou moins.
La publicité structure l’économie de KaiOS, mais la suite de services Life s’inscrit dans une logique complémentaire. Pas question pour Codeville d’évoquer un engagement philanthropique, « Nous restons une start-up », précise-t-il, mais Life poursuit une double ambition. D’un côté, accompagner les nouveaux venus dans l’univers mobile ; de l’autre, fluidifier le modèle économique de KaiOS en encourageant l’usage des services proposés.
« Pour garantir notre pérennité, il nous faut élargir nos sources de revenus », explique-t-il. La suite Life sera adaptée à chaque pays, avec un déploiement qui débutera probablement sur le continent africain.
Alors que le marché des smartphones patine, KaiOS trace sa route, entre pragmatisme économique et volonté d’élargir l’accès au numérique. Le prochain pari : faire entrer un peu plus d’Internet dans les mains de millions d’utilisateurs, là où personne ne les attendait vraiment.

